Dans ce quartier du 20e arrondissement de Paris, non loin de la place des Fêtes, les grosses constructions au béton des années 1960-1970 font désormais partie du paysage. Les premières générations de propriétaires laissent la place à de nouveaux occupants qui ont grandi avec l’architecture des tours et n’y portent pas le même regard, intégrant l’habitat en hauteur dans le panel d’habitats à considérer à Paris comme tant d'autres. C’est aussi l’occasion pour une nouvelle génération d’architectes de se confronter à un type de rénovation inédit mais en plein développement, à l’image d’Éric de Thoisy et Brahim Mouffok, les deux architectes en charge de cette rénovation d’ampleur. « Cette tour fait partie des bâtiments en béton de ces années-là qui furent extrêmement qualitatifs, à la fois en termes de matériaux de construction que d’espaces communs, avec des halls d'accueil très travaillés et de belles prestations, confie Éric de Thoisy. C'est un très beau béton, que l'on a cherché à rendre visible dans le projet. »
Le plan de cet appartement au dixième étage – avec, à la clé, une lumière naturelle abondante, des vues et des couchers de soleil extraordinaires – comporte trop de couloirs par rapport à la taille de l’appartement. La première décision que prennent les architectes est de simplifier la circulation en cassant le plus grand nombre de cloisons ce qui permet de retrouver un plan simplifié avec, par exemple une chambre sans porte de séparation avec le salon mais une originale cloison mobile en aluminium vert fluo entre la chambre et les salle de bains. « Ce plan nous est venu de manière évidente. On était à la recherche du plan quasi parfait car même dans un petit espace, il s'agit de trouver la bonne ligne. Un plan simple permet des décorations beaucoup plus libres. » La cuisine n’est pas ouverte, elle demeure à côté de la pièce de vie, mais séparée.
S'engage ensuite le travail sur les matériaux, avec une intention première : gratter la peinture et les couches d’enduits pour retrouver le béton. Si le duo d’architectes songe à des « verticales béton » associées à un plafond blanc, il tombe, lors de la phase de curage, sur une dalle de plafond « absolument magnifique, un béton brut de l'époque, très qualitatif qui nous a décidés à inverser notre parti-pris pour quelque-chose de plus osé ». Après un ponçage long et, disons-le, fastidieux de l'enduit de plâtre qui recouvre l’ancien plafond, Éric de Thoisy et Brahim Mouffok mettent au jour la vaste dalle de béton qui occupe désormais tout le ciel de l'appartement. Le projet se restructure ainsi autour de cette surface bétonnée à laquelle répond un sol ragréé et ciré : les murs blancs deviennent des horizons sur lesquels la lumière et les rayons du soleil viennent rebondir en de multiples reflets évoluant au fil de la journée. Un morceau de mur porteur du milieu du salon sert de séparation symbolique entre l'entrée et le salon ouvert sur le balcon. On peut y admirer les différentes couches du béton de la construction d’origine, devenu objet de décoration intrinsèque.
Si la cuisine conserve sa structure, elle est entièrement curée et, à partir d’une feuille blanche, recréée sur mesure, du plan de travail en béton à l’évier dessiné puis peint en blanc jusqu’aux éléments bas – cubes blancs qui permettent de doubler la surface du plan de travail en offrant des rangements supplémentaires. Leur géométrie est remarquable, le design pur, on imagine le succès s’ils étaient édités sur mesure.
Côté nuit, l’intention est plus radicale en termes de choix de couleurs. « On ne voulait pas quelque chose de neutre. Pas de white cube générique et sans danger car intemporel. Ce qui nous intéressait était plus audacieux : une composition de verts. » Avec une moquette olive-kaki comme point de départ, Éric de Thoisy et Brahim Mouffok imaginent une salle de bains ouverte sur la chambre en béton peint en vert sapin, de la vasque qui paraît taillée dans la masse jusqu’au sol qui court pour rejoindre la baignoire. Une vasque réinterprétation de celle de l'appartement de Rick Owens à Venise qui dialogue avec du mobilier intégré en aluminium laqué vert pomme, comme les façades de dressing toute hauteur sur rail qui s’ouvrent en débordant dans la pièce de vie. Une lame fluo pleine d’insolence, geste radical – et pourquoi pas !
Si le duo n’aime rien tant que fuir le raisonnable et les effets de mode, le choix de mobilier revêt une importance primordiale, car plus l’architecture se simplifie et plus chaque pièce de mobilier assume un rôle essentiel. Ainsi du placard de l'entrée d’origine, en chêne laqué très mid-century et qui, avec ses petites poignées en laiton doré, se marie parfaitement avec l’enveloppe de béton des lieux. La seconde moitié du XXe siècle est convoquée avec du design italien, danois et français des années 1960, 1970 voire 2000. Des lampes signées Achille et Pier Giacomo Castiglioni, des étagères en teck de Kai Kristiansen, des spots sur rail de Roger Tallon, un canapé de Michel Ducaroy…. Les pièces de mobilier choisies, peu nombreuses, se déploient et se répondent : une étagère signée Philippe Starck, un miroir de Marion Mailaender, une lampe de Verner Panton et des jardinières de Willy Guhl… « Le miroir de Marion Mailaender c’était très important, on y tenait beaucoup. L'étagère de Starck, c'est une suite très nerveuse, en biais et puis il y a beaucoup de luminaires des années 1970 mais aussi quelques objets neufs comme la grande table en aluminium de The Good Living qui réverbère bien la lumière elle aussi… » Il est vrai que la vue et la lumière sont les autres matières premières de cet appartement aux couchers de soleil inoubliables.














