Hommage à Jean Ziegler (1934–2026)

Hommage à Jean Ziegler (1934–2026)

Jean Ziegler, professeur au Département de sociologie de 1975 à 2002, a marqué durablement l'Université de Genève et bien au-delà par l’ampleur de sa pensée et la force de son engagement intellectuel.

L’universitaire

Pendant près de trois décennies, Jean Ziegler a formé des générations d’étudiant·es en sciences économiques et sociales. Outre le cours d’introduction à la sociologie, ses enseignements portaient sur les relations Nord-Sud, le système capitaliste mondial, la sociologie politique, les dynamiques du Tiers-Monde et la souveraineté alimentaire – autant de thématiques qui dessinaient un programme intellectuel cohérent et exigeant. Orateur hors pair, il avait le don de captiver ses auditoires, suscitant la réflexion et le débat jusque chez les plus sceptiques à l’égard de ses thèses.

Ses premiers travaux – citons Sociologie de la nouvelle Afrique (1964) ou Les Vivants et la Mort (1975) – témoignent d’un sociologue ancré dans l’enquête empirique et la réflexion théorique, attentif aux dynamiques postcoloniales comme aux questions existentielles traversant les sociétés contemporaines. Avec Une Suisse au-dessus de tout soupçon (1976), il opère un tournant décisif en faisant porter son regard critique sur son propre pays, ouvrant la voie à l’œuvre engagée qui fera sa renommée internationale. L’ouvrage provoqua un séisme dans le débat public helvétique et imposa Jean Ziegler comme une voix incontournable – autant contestée qu’admirée – de la vie intellectuelle suisse.

Plusieurs universités lui ont d’ailleurs décerné le titre de docteur Honoris Causa, saluant à la fois la portée de ses travaux et son implication au service de la justice sociale.

L’intellectuel engagé

Mais Jean Ziegler fut aussi – et indissociablement – un penseur qui refusait de séparer l’analyse du monde de l’action sur celui-ci. Précurseur dans l’étude des processus néocoloniaux d’exploitation, il a placé au cœur de ses recherches la voix des populations déshéritées du Sud global. Ses très nombreux ouvrages, traduits et diffusés à l’international, ont constitué autant d’actes de dénonciation des mécanismes par lesquels les puissants perpétuent la misère et la dépendance – convaincu que « l’intellectuel n’existe pas pour lui-même » mais doit produire du sens au service de qui lutte pour une société plus juste.

Conseiller national de 1987 à 1999, puis Rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, il a porté ces combats dans l’arène politique fédérale comme sur la scène internationale, incarnant ce qu’il nommait lui-même un « intellectuel organique du mouvement social ». De Genève à New York, des amphithéâtres aux tribunes onusiennes, il a défendu avec constance la même conviction : que le rôle critique de  l'universitaire engagé demeure plus nécessaire que jamais face aux injustices structurelles du monde contemporain.

Un héritage

Le 30 mai 2002, Jean Ziegler prononçait sa leçon d’adieu dans un auditoire d’Uni Mail archicomble, devant un parterre mêlant ambassadeurs, personnalités politiques, professeur·es et étudiant·es. Le titre qu’il avait choisi – « Comprendre le monde, changer le monde : à quoi sert un intellectuel ? » – résume à lui seul la question qu’il n’a cessé de poser tout au long de sa carrière, et qu’il lègue à notre discipline.

Jean Ziegler n’a jamais laissé indifférent. Sa posture invitait à réfléchir sur le positionnement épistémologique de la sociologie, sur les liens entre théorie et pratique, et sur la responsabilité des chercheur·ses face aux réalités analysées. Il laisse au Département de sociologie l’héritage d’une exigence : celle d’une science sociale lucide, engagée, qui ne détourne pas le regard.

Le Département de sociologie salue la mémoire d’un professeur dont la pensée et l’engagement ont profondément marqué notre discipline et notre institution.